Les fêtes de fin d'année sont l'occasion de déguster quelques bouteilles remontées de la cave. 'Pour ma part, remonter n'est pas le bon mot, ma "cave" est un chai, construit en surface et non enterré, où vin et conserves diverses (confits et confitures, légumes d'été, concentré de tomate) se partagent le terrain. A ce propos, j'évite soigneusement la tenue d'un livre de cave, ce qui me permet d'"oublier" des bouteilles, dont la saisie est rendue difficile par l'accumulation d'autres bouteilles, placées sciemment devant. C'est fouilli, mais ça me plait...et c'est efficace.
Donc, ces fêtes m'ont amené à extirper quelques bouteilles oubliées, parfois depuis fort longtemps. D'abord, je trouve rassurant l'état de conservation des vins, aucune de ces bouteilles n'était ni bouchonnée, ni à l'état de "vin-souvenir", cet état où on regrette de ne pas avoir ouvert la bouteille plus tôt. Je veux ici m'arrêter sur quelques-uns de ces vins.
LES LIONS DE LA LOUVIERE 1989 (AOC Graves Supérieures) : J'ai plusieurs fois entendu André Lurton raconter l'histoire de ce vin, accident de la nature : Durant les vendanges de cette année très chaude, un stagiaire était chargé de réceptionner les bennes de vendange et de peser le moûts. A un moment, il vint trouver André Lurton et lui annonça qu'il n'arrivait pas à trouver la richesse potentielle du moût car le mustimètre refusait de s'enfoncer dans le tube. André Lurton lui conseilla de mettre moitié eau et moitié jus et de multiplier le résultat par 2. Le jus avait un potentiel de 19 ° il me semble. Que faire ? Le mêler à la vendange pour qu'il se dilue dans la masse ou le vinifier à part. C'est ce qui fut choisi. André Lurton n'aimait pas l'appellation Graves Supérieures, tombée en désuétude et ayant servi à la vente de très petits vins hésitant entre demi-sec et moelleux, très souffrés, largement chaptalisés pour couronner le tout. Mais après deux ans il dut se résoudre à l'utilisation de cette appellation. Vingt ans après, à quoi ressemble ce vin ?
La couleur est ambrée / rousse, les gens non prévenus le prennent pour un rosé trop vieux. Le nez est fabuleux, très marqué par l'écorce d'oranges amères sêchées, telles que l'on peut les sentir par exemple chez Cointreau à Angers. Il s'y mêle des  senteurs d'épices orientales. En bouche, on est surpris par la légèreté de la liqueur. D'une part ce vin est issu à 100 % de sauvignon, et est donc moins gras, moins riche qu'un vin de sémillon, et ensuite on a ici du passerillage et non du botrytis. On retrouve en finale cette touche d'amertume qui peut ne pas plaire à tout le monde, mais qui ne m'a personnellement pas gêné. Il accompagna magnifiquement une terrine de foie gras mi-cuit. Ce vin original a été produit à nouveau plus récemment ; le millésime 1996 est encore trouvable. Ne le laissez pas passer.
Château SUDUIRAUT 1982 (Sauternes) : Je considère que celui qui n'a pas goûté des sauternes de 20 ans ne peut pas comprendre ces vins majestueux trop souvent sous-estimés. Bien sûr, bus jeunes ils peuvent donner du plaisir, mais on n'atteint à la véritable personnalité de ces vins qu'après beaucoup de patience. Suduiraut était à l'époque assez irrégulier dans sa production. Mais pouvait atteindre un niveau éblouissant certaines années. J'avais acheté ce 82 pour cela.
De couleur vieil or. Le nez est fabuleux, d'agrumes confits, d'épices, avec une touche d'amande. En bouche il est onctueux, sans lourdeur car le temps lui a permis de "digérer", de "consommer" une partie de son sucre. Parfaitement équilibré, long en bouche, c'est un très beau vin. Lui aussi fut un grand compagnon du foie gras, mais aussi d'un somptueux roquefort de chez Carles, dont le "bleu" est encore produit après un ensemencement traditionnel du caillé avec de la mie de pain.
Château FIGEAC 1970 : J'étais inquiet car cette bouteille était un peu basse, haut de l'épaule, et son âge vénérable. Je l'ai décanté (à la bougie) une demi-heure avant seulement car j'avais peur qu'il ne s'"évapore" rapidement. Sa couleur était assez nettement évoluée mais encore assez dense. Le nez se montre très noble, puissant et élégant, offrant classiquement des notes de sous-bois, de truffe, de havane. La bouche reste assez dense mais commence à sêcher, bien que les tanins ne soient pas agressifs. Je pense que ce vin, dans une bouteille au niveau intact, au bouchon changé, conservé au château par exemple, doit être encore tout à fait fabuleux, tant celui-ci est tout près de la perfection. La magie d'un grand terroir, et une pensée pour Monsieur Thierry Manoncourt.
GEWURZTRAMINER CUVEE DES SEIGNEURS DE RIBEAUPIERRE, F.E. TRIMBACH 1988 : Rappelons que cette cuvée est issue des grands crus Geisberg et Osterberg de Ribeauvillé. Les néophytes croient souvent que les vins blancs, les vins d'Alsace ne vieillissent pas bien. Nous en avons ici un magnifique démenti, tant les arômes qui se dégagent sont frais, miellés (acacia), fleurs blanches, agrumes, rose ancienne. L'équilibre est parfait et en fond de bouche monte une magnifique minéralité. Long en bouche, un délice.

Je vous parlerai peut-être une autre fois d'autres bouteilles dégustées dans ces occasions, mais moins originales ou extraordinaires.

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