Il me faut tout d’abord répéter mes « fondamentaux, de façon à ce que nous nous comprenions bien. La dégustation de longues séries de vins est un exercice délicat. Tout jugement définitif est à exclure. A cause de la saturation des papilles gustatives, le dégustateur, s'il n'y prend pas garde, a tendance à privilégier la puissance au détriment de tous autres paramètres. Lorsque je me trouve dans ce cadre de dégustation, j'évite de passer trop de temps sur l'aspect aromatique, si fluctuant dans le temps et, il faut bien le dire, proche d'un vin à l'autre quand on déguste des séries de vins issues des mêmes cépages. En revanche, je concentre toute mon attention sur l'équilibre interne du vin, entre l'alcool, les tanins, l'acidité, la "chair". Ce sont, me semble t’il, au regard du potentiel de vieillissement, et, mieux, d'évolution harmonieuse dans le temps, les éléments non variables qui définissent le mieux la personnalité de chaque vin, au delà de son terroir, de son encépagement, et même de la qualité de sa vinification. Car, quand on goûte des vins 6 mois après la vendange, que goûte t'on sinon, d'abord, la vinification. Le terroir, qui est la vraie, l'unique définition de chaque vin, n'apparaîtra qu'au fil du temps, mis en lumière, de façon plus ou moins réussie, par cette vinification.


La dégustation des millésimes qui se sont succédés depuis le début du 21ème siècle est passionnante tant les situations sont variées : 2001, discret dans l’ombre du solaire 2000, classique, si charmeur. 2002, plus difficile, ayant donné de jolis vins de cabernet dans le Médoc et sur la côte de Saint-Emilion. 2003, millésime d’excès, celui de la canicule, avec des vins parfois très déséquilibrés, souvent un colosse aux pieds d’argile. 2004, proche de 2001 par son équilibre, son charme. 2005, le millésime de l’exception climatique, pas trop de chaleur mais peu d’eau, de la concentration, de l’équilibre. 2006, millésime austère, très sur son quant-à-soi, un millésime de patience. 2007, millésime d’un été maussade, aux vins charmeurs, avec peu de défense tannique. Et puis 2008. Lui aussi est le millésime d’un été peu ensoleillé. Début septembre on pouvait craindre le pire sous les averses continues de pluie. Et puis la fin de l’été dans le golfe de Gascogne, avec ses journées fraiches et ensoleillées, son vent d’est… Les vignerons bordelais les plus exigeants et les plus patients ont eu tout leur temps pour ces vendanges extrêmement longues (quasiment deux mois), qui ont permis de ramasser des raisins parfaitement mûrs.

Il y a, il faut le dire aussi, tous les changements qui sont intervenus dans les vignes de nos châteaux depuis ce début de siècle. Les rendements ont été revus à la baisse, en même temps que l’usage d’engrais et de produits phytosanitaires réduit. La qualité du tri s’est améliorée presque partout. Enfin, depuis 2003, on a pris conscience de la dualité de la maturité du raisin : maturité du jus (alcool-acidité) d’une part, maturité phénolique (peaux et pépins) d’autre part. On sait maintenant qu’il faut la concordance de ces deux maturités pour arriver à un vin de grande qualité. A ces titres 2003 et 2007 sont des millésimes qui présentent les mêmes symptômes. Les vignerons qui ont su (par les soins apportés à la vigne, aux modes de culture) parvenir à une parfaite concordance de maturité  y ont fait de très bons vins. Ceux qui n’ont pas atteint ce stade présentent des vins trop alcoolisés mous et verts (2003) et élégants, expressifs mais aux tanins végétaux (2008).

Cette année n’est toutefois pas très homogène dans ces différents terroirs. En Pessac-Léognan, on a des vins le plus souvent très charmeurs en rouges, avec une grande qualité de fruit et de beaux tanins. Ils sauront séduire vite tout en pouvant se garder 10 à 15 ans. Les vins blancs sont fins, gracieux mais m’ont semblé moins complets que ceux de 2006 ou de l’incomparable 2001. En règle générale, l’année est difficile sur Margaux. De nombreux vins manquent de corps, et présentent de plus, des notes végétales. Quelques belles réussites cependant, des plus classiques, avec Malescot Saint-Exupéry, les deux Rauzan, ou encore le plus modeste Monbrison, qui mérite d’être cité pour sa justesse. Dans ce sud Médoc il faut saluer le retour au plus haut niveau de La Lagune, très belle réussite. Saint-Julien est égal à lui-même, avec une réussite générale. Elégance, charpente, qualité des tanins, on est ici tout près de 2005. Je veux citer deux vins en particulier, Léoville-Poyferré, à la classe exceptionnelle, et Saint-Pierre, dont la notoriété devrait grandir dans les années à venir. Pauillac et Saint Estèphe présentent également une belle réussite générale. Plus que les grands noms, qui sont à la hauteur de leur réputation, je veux citer deux châteaux qui n’ont pas toujours été à pareille fête : Croizet-Bages et Lynch-Moussas.

Sur Saint-Emilion il me semble que la côte et le bord du plateau sont particulièrement privilégiés, avec des réussites exceptionnelles : Pavie, Pavie-Macquin, Larcis-Ducasse, Saint Georges Côte Pavie, Clos Fourtet, Troplong-Mondot, ou encore La Clotte. Mais les autres terroirs sont également très bons. Pomerol présente surtout des vins fins, élégants, délicats, mais ne bénéficiant pas d’un corps très dense. Ils seront superbes dans 10 à 15 ans pour les meilleurs, et bien avant pour les autres.

Quand aux Sauternes et Barsac, je pense que peu proposent des vins richement botrytisés. Millésime léger en liqueur il se goutera avec plaisir avec quelques années d’évolution.

Et l’achat  en primeur ? Les premiers prix de sortie montrent un retour à la raison. On peut, cette année trouver des vins à un tarif en baisse de 30 à 40 %. Les spéculateurs, étrangers au vin, qui avaient fait exploser les tarifs à partir du millésime 2005 ont d’autres chats à fouetter. Les amateurs ont donc une chance de trouver d’excellents vins à des prix décents. 2008 est un millésime de petit volume, ce qui va le protéger d'un diffusion trop large, de grande qualité, avec un prix de sortie correct. On ne trouve pratiquement pas, sur la place de Bordeaux, de vins disponibles moins chers que ce millésime. Il a plus de chance d’offrir une bonne progression dans les années à venir que 2005, bloqué par ses prix de sortie très hauts et qui doit être considéré comme un placement à long terme. 2006 et surtout 2007 courent, eux, le risque d’être confrontés aux réalités de la crise mondiale. Des déstockages violents risquent de se produire sur ces deux millésimes. Il y a le risque de retrouver des « affaires » sur les vins du millésime 2007 en grande distribution ou non.

Ce millésime doit donc intéresser au premier chef les acheteurs européens traditionnels, qui seront satisfaits de retrouver : 1) un très bon millésime, 2) un millésime de petit volume, 3) un millésime proposé à des prix plus abordables. Ils pourront, en prenant en compte ces trois éléments,  compter sur une probabilité non-négligeable de plus-value.

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